Celui-ci va à la morgue, celui-là, aux soins intensifs

Publié le par JasmiN

« Celui-ci va à la morgue, celui-là, aux soins intensifs... »

 


Karem Batniji, un jeune chirurgien de l’hôpital Shifa, le principal établissement médical de Gaza, a travaillé sans relâche pendant les premiers 48 heures qui ont suivi la guerre d’Israël sur Gaza.
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Eysa Saleh, infirmier et secouriste, a été assassiné par une frappe aérienne israélienne - Photo : AP/Fadi Adwan

Les journées sont exténuantes pour les médecins de Gaza : de longues heures, une pression énorme et des milliers de patients épouvantablement blessés qu’il faut traiter - beaucoup d’entre eux sont des civils. Dès les premières heures de l’offensive israélienne, des centaines de patients arrivaient en même temps.

« Je m’occupais de certains patients dans les couloirs, y effectuant même des opérations » raconte-t-il. « Le premier jour nous ne traitions que les cas pas trop graves, ceux qui avaient une chance de s’en sortir. Mais pour ceux qui étaient gravement blessés, nous passions beaucoup de temps, étions épuisés et cela réclamait beaucoup de personnel, alors nous étions obligés de ne prendre que les « bons » cas et de nous concentrer surtout sur eux » dit-il.

« Quand ils ont amené les corps, je me suis retrouvé là, en train de dire : celui-là va à la morgue, celui-ci dans le centre de soins intensifs, celui-là aussi à la morgue...c’était très dur ». Parmi les morts il y a avait aussi des membres des équipes médicales : selon les responsables de la santé, au moins 11 d’entre eux ont été tués et 17 autres ont été blessés depuis mercredi de la semaine dernière.

Batniji est rentré chez lui après 2 jours de garde. « Je ne pouvais pas dormir. Je pensais tout le temps à tous ces cas, le sang, les opérations, les couloirs. Je réfléchissais beaucoup à la courte distance qui existe entre la vie et la mort. Cela ne prend souvent que quelques secondes ».

Batniji (29 ans) a été formé en tant que médecin en Egypte. Mais rien ne l’avait préparé à voir ce qu’il constate maintenant chaque heure dans la salle d’opération.

Un jour de la semaine dernière, après avoir opéré une femme de 50 ans gravement blessée à l’estomac, il est sorti fumer une cigarette. Mais avant de pouvoir la finir, il a été rappelé pour une opération urgente sur Osama Lobbed (18 ans) que sa famille a assuré être un civil. Etudiant universitaire de première année, il a été touché par un shrapnel provenant d’un obus israélien alors qu’il se tenait dehors à côté de sa maison de Beit Lahiya. Il s’accrochait à la vie : ses deux jambes presque totalement décollées, son estomac plein de shrapnels, son foie coupé en deux.

La famille du garçon attendait dehors dans le couloir. Trois heures plus tard, le patient a été descendu par ascenseur dans l’unité de soins intensifs ; une infirmière a été obligée de le ventiler manuellement et la famille a entourée Batniji à sa sortie de la salle d’opérations : « Qu’est-ce qui se passe ? Comment va Osama ? » ont-ils tous crié. « « Son état est très grave » a répondu le chirurgien. Mais il n’a pas réussi à leur dire que malgré qu’il ait évité d’amputer Lobbed, le garçon allait presque certainement mourir.

Batniji et certains de ses collègues ont plus tard discuté de la situation tordue à Gaza. « Je suis parfois en désaccord avec les gens du Hamas, mais nous sommes tous des êtres humains, nous sommes un peuple. Je suis médecin et je m’occupe des patients en tant que médecin » dit-il. « Rien de plus. »

Même certains des chirurgiens de guerre les plus expérimentés du monde ont trouvé la situation à l’hôpital Shifa particulièrement difficile. « C’est effrayant. L’hôpital est le lieu où on se trouve confronté à la réalité de ce genre de conflit armé » dit Harald Veen, un chirurgien hollandais qui fait partie d’une équipe de quatre personnes appartenant au Comité international de la Croix Rouge qui a passé cette dernière semaine à aider Shifa.

Comme l’hôpital Shifa est situé dans le centre de la ville qui subi des bombardements violents, les patients qui autrement seraient morts sont souvent amenés et opérés dans les 20 minutes après avoir été blessés. Ils survivent parfois mais avec de terribles cicatrices et infirmités.

Veen dit que les docteurs qu’il connaît bien pour avoir visité l’hôpital depuis plusieurs années, ont été très bien formés et que tout grand hôpital occidental aurait été débordé par le nombre de blessés qu’ils reçoivent. Il a été impressionné par le dévouement des docteurs mais, dit-il, que même pour Gaza, cette charge est sans précédent. « Cela n’a jamais été comme ça. C’est évident pour tout le monde » rajoute-t-il.

Veen a travaillé au sein des conflits depuis ces dernières 16 années, et plus dernièrement en Irak et au Tchad. Mais il est encore choqué par les blessures effrayantes. « J’ai commencé un jour avec une petite fille de 6 ans, avec un bras arraché et une déchirure au poumon...c’était la première opération de la journée » raconte-t-il.

« Si les gens survivent, ils seront handicapés à vie. Le jour précédent, un homme avec ses deux jambes arrachées. Je crains que les media occidentaux n’osent pas montrer clairement les choses. Les blessures de guerre sont horribles, surtout les blessures provoquées par les explosions puissantes. En clair, les bombardements provoquent des blessures horribles. C’est cela la routine journalière à l’hôpital Shifa. »

12 janvier 2009 - The Guardian - Traduction de l’anglais : Ana Cléja


Publié dans Gaza News Info

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