Comment Israël a conduit Gaza au bord d’une catastrophe humanitaire

Publié le par JasmiN

Comment Israël a conduit Gaza au bord d’une catastrophe humanitaire


par: Avi Shlaim


Professeur à Oxford en relations internationales, Avi Shlaim a servi dans l’armée israélienne et n’a jamais remis en question la légitimité de l’Etat. Mais l’impitoyable agression d’Israël contre Gaza le conduit à des conclusions accablantes.
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Un policier palestinien blessé fait signe, étendu sur le sol devant le siège des forces de police du Hamas après une attaque aérienne israélienne dans Gaza ville. (Photo : Mohammed Abed/AFP/Getty Images)


La seule façon de donner un sens à la guerre insensée d’Israël dans Gaza est d’en comprendre le contexte historique.

La mise en place de l’Etat d’Israël en mai 1948 a conduit à commettre une injustice monumentale à l’égard des Palestiniens. Les officiels britanniques en ont voulu amèrement à la partialité américaine en faveur de l’Etat naissant. Le 2 juin 1948, Sir John Troutbeck écrivait au secrétaire des Affaires étrangères, Ernest Bevin, que les Américains étaient responsable de la création d’un Etat gangster dirigé par « un tas de dirigeants complètement dénués de scrupules ». J’avais toujours pensé que ce jugement était trop sévère, mais l’agression brutale d’Israël contre la population de Gaza, et la complicité de l’administration Bush dans cette agression, ont rouvert la question.

J’écris comme quelqu’un qui a servi loyalement dans l’armée israélienne au milieu des années 60 et qui n’a jamais remis en cause la légitimité de l’Etat d’Israël dans ses frontières d’avant 1967. Ce que je rejette totalement c’est le projet colonial sioniste au-delà de la Ligne verte. L’occupation israélienne de la Cisjordanie et de la bande de Gaza à la suite de la guerre de juin 1967 n’a pas grand-chose à voir avec la sécurité et beaucoup avec l’expansionnisme territorial. L’objectif a été d’établir le Grand Israël au moyen d’un contrôle politique, économique et militaire permanent sur les territoires palestiniens. Et le résultat en est l’une des occupations les plus longues et les plus violentes des temps modernes.

Quatre décennies de contrôle israélien ont causé des dommages inestimables à l’économie de la bande de Gaza. Avec une importante population de réfugiés de 1948 entassés sur une minuscule bande de terre, sans aucune infrastructure ni ressources naturelles, les perspectives pour Gaza n’ont jamais été brillantes. Gaza, cependant, n’est pas seulement un cas de sous-développement économique c’est aussi un cas éminemment cruel d’un dé-développement délibéré. Pour employer l’expression biblique, Israël a transformé le peuple de Gaza en coupeurs de bois et en tireurs d’eau, une réserve de salariés à bon marché et un marché captif pour les produits israéliens. Le développement de l’industrie locale a été activement entravé de manière à ce que les Palestiniens soient dans l’impossibilité de mettre fin à leur subordination à Israël et de poser les fondements économiques essentiels d’une véritable indépendance politique.

Gaza est un cas classique d’exploitation coloniale de l’ère post-coloniale. Les colonies juives dans les territoires occupés sont immorales, illégales et représentent un obstacle insurmontable à la paix. Elles sont à la fois l’instrument de l’exploitation et le symbole d’une occupation haïe. A Gaza, les colons juifs n’étaient que 8 000 en 2005 comparés au 1,4 million d’habitants de la Bande. Pourtant, les colons contrôlaient 25% du territoire, 40% des terres agricoles et se taillaient la part du lion pour les rares ressources en eau. Au coude à coude avec ces étrangers intrus, la plus grande partie de la population locale vivait dans une pauvreté abjecte et une misère inimaginable. 80% d’entre eux subsistent toujours avec moins de 2$ par jour. Les conditions de vies dans la Bande restent un affront aux valeurs de la civilisation, une incitation puissante à la résistance et un terrain fertile pour l’extrémisme politique.

En août 2005, le gouvernement Likoud dirigé par Ariel Sharon a procédé à un retrait unilatéral de Gaza, évacuant tous les 8 000 colons et détruisant les maisons et les fermes qu’ils laissaient derrière eux. Le Hamas, mouvement islamique de résistance, avait mené une campagne efficace pour pousser les Israéliens hors de Gaza. Ce retrait fut une humiliation pour les Forces de défense israéliennes. Pour le monde, Sharon a présenté le retrait de Gaza comme une contribution à une paix basée sur une solution à deux Etats. Mais l’année d’après, 12 000 nouveaux colons israéliens s’installaient en Cisjordanie, réduisant davantage la possibilité d’un Etat palestinien indépendant. Vol de la terre et construction de la paix sont tout simplement incompatibles. Israël avait le choix et il a choisi la terre au lieu de la paix.


Le véritable objectif derrière le retrait [2005] était de redessiner unilatéralement les frontières du Grand Israël en intégrant les principaux blocs de colonie de Cisjordanie dans l’Etat d’Israël.


Le retrait de Gaza n’a pas été vraiment le prélude d’un accord de paix avec l’Autorité palestinienne mais le prélude d’une expansion sioniste plus vaste en Cisjordanie. Il s’agissait d’un changement israélien unilatéral entrepris comme cela fut considéré, à tort à mon avis, dans l’intérêt national israélien. Ancré dans un rejet fondamental de l’identité nationale palestinienne, le retrait de Gaza faisait partie d’un effort à long terme pour refuser au peuple palestinien toute existence politique indépendante sur son territoire.

Les colons israéliens ont été évacués mais les soldats israéliens ont maintenu leur contrôle sur tous les accès à la bande de Gaza, terrestres, aériens et maritimes. Gaza a été transformée dans la nuit en une prison à ciel ouvert. A partir de là, les forces aériennes israéliennes ont bénéficié d’une totale liberté pour larguer leurs bombes, pratiquer les booms soniques en volant à basse altitude et dépassant le mur du son afin de terroriser les malheureux habitants de cette prison.

Israël aime à se dépeindre lui-même comme une île de démocratie dans une mer d’autoritarisme. Pourtant, Israël n’a jamais agi, dans toute son histoire, pour promouvoir la démocratie du côté arabe, il a plutôt tout fait pour la miner. Israël a une longue histoire de collaboration secrète avec les régimes arabes réactionnaires afin de réprimer le nationalisme palestinien. Malgré tous ses handicaps, le peuple palestinien a réussi à construire la seule véritable démocratie du monde arabe, avec peut-être l’exception du Liban. En janvier 2006, les élections libres et justes pour le Conseil législatif de l’Autorité palestinienne ont mis au pouvoir un gouvernement dirigé par le Hamas. Israël, pourtant, a refusé de reconnaître ce gouvernement démocratiquement élu, prétendant que le Hamas était purement et simplement une organisation terroriste.

L’Amérique et l’Union européenne ont rejoint sans vergogne Israël dans la mise au ban et la diabolisation du gouvernement Hamas, cherchant à le renverser par des retenues sur ses ressources fiscales et sur l’aide étrangère. Une situation surréaliste s’est ainsi développée avec une partie significative de la communauté internationale qui a imposé des sanctions économiques non contre l’occupant mais contre l’occupé, non contre l’oppresseur mais contre l’opprimé.


Comme si souvent dans la tragique histoire de la Palestine, les victimes sont accusées d’être responsables de leur propre malheur.


La machine de propagande israélienne a véhiculé en permanence l’idée que les Palestiniens étaient des terroristes, qu’ils refusaient la coexistence avec l’Etat juif, que leur nationalisme était à peine de l’antisémitisme, que le Hamas n’était qu’une bande de fanatiques religieux et que l’Islam était incompatible avec la démocratie. Mais la vérité simple, c’est que le peuple palestinien est un peuple normal avec des aspirations normales. Ils ne sont ni meilleurs ni pires que les autres groupes nationaux. Ce à quoi ils aspirent, par-dessus tout, c’est à un morceau de terre qu’ils appelleront leur terre et sur laquelle ils pourront vivre dans la liberté et dans la dignité.

Comme d’autres mouvements radicaux, le Hamas a commencé en modérant son programme politique à sa prise de pouvoir. Du rejectionnisme idéologique de sa charte, il a avancé vers un arrangement pragmatique pour une solution à deux Etats. En mars 2007, Le Hamas et le Fatah ont formé un gouvernement d’union nationale qui était prêt à négocier un cessez-le-feu de longue durée avec Israël. Israël, cependant, a refusé de négocier avec un gouvernement qui comprenait le Hamas.

Israël a continué de jouer à ce vieux jeu de diviser pour régner entre les factions rivales palestiniennes. A la fin des années 80, Israël a soutenu le Hamas naissant pour affaiblir le Fatah, le mouvement nationaliste laïc dirigé par Yasser Arafat. Maintenant, Israël favorise les dirigeants corrompus et conciliants du Fatah qui veulent renverser leurs rivaux politiques religieux et reprendre le pouvoir. Les néoconservateurs américains agressifs ont participé au sinistre complot qui visait à provoquer une guerre civile palestinienne. Leur ingérence fut un facteur majeur dans l’effondrement du gouvernement d’union nationale et dans la prise du pouvoir par le Hamas sur Gaza, en juin 2007, anticipant le coup d’Etat du Fatah.


La guerre qu’Israël a déclenchée contre Gaza le 27 décembre est le point culminant d’une série d’affrontements et de confrontations avec le gouvernement Hamas.


Plus largement, cependant, il s’agit d’une guerre entre Israël et le peuple palestinien, car c’est ce peuple qui a élu ce parti pour le mettre au pouvoir. L’objectif déclaré de la guerre est d’affaiblir le Hamas et d’intensifier la pression jusqu’à ce que ses dirigeants acceptent un nouveau cessez-le-feu aux conditions d’Israël. L’objectif inavoué est de faire en sorte que les Palestiniens de Gaza soient considérés simplement par le monde comme un problème humanitaire et de faire dérailler leur combat pour l’indépendance et un Etat.

Le moment de la guerre a été déterminé par l’opportunisme politique. Une élection générale est prévue le 10 février et, dans la perspective de l’élection, tous les principaux prétendants y voyaient comme une occasion de prouver leur robustesse. Les galonnés de l’armée piaffaient d’impatience pour porter un coup violent au Hamas pour effacer la tache qui a terni leur réputation avec leur échec dans la guerre contre le Hezbollah au Liban en juillet 2006. Les dirigeants cyniques d’Israël pouvaient aussi compter sur l’apathie et l’impuissance des régimes arabes pro-occidentaux et sur le soutien aveugle du président Bush au crépuscule de son mandat à la Maison-Blanche. Bush leur a rendu service facilement en imputant toute la responsabilité de la crise au Hamas, en opposant son veto aux propositions du Conseil de Sécurité des Nations-Unies pour un cessez-le-feu immédiat et en offrant à Israël un laissez-passer pour monter une invasion terrestre sur Gaza.

Comme toujours, le puissant Israël prétend être la victime de l’agression palestinienne mais un tel déséquilibre de puissance entre les deux parties ne laisse guère de place au doute sur qui est la véritable victime. C’est effectivement un combat entre David et Goliath mais l’image de la bible se trouve inversée : c’est un petit Palestinien sans défense qui défie un Goliath israélien puissamment armé, impitoyable et dominateur. Le recours à la force militaire brutale s’accompagne, comme toujours, d’une rhétorique aiguë de victimisation et d’un ramassis d’apitoiements sur soi-même enrobés d’autosatisfaction. En Hébreu, on connaît cela sous le nom de syndrome du bokhim ve-yorim, « pleurer et tirer ».

Pour être juste, disons que le Hamas n’est pas totalement innocent dans ce conflit. Privé du fruit de sa victoire électorale et confronté à un adversaire sans scrupule, il a eu recours à l’arme des faibles, le terrorisme. Les militants du Hamas et du Jihad islamique ont continué les lancements de roquettes Qassam contre les implantations israéliennes proches de la frontière avec Gaza jusqu’à ce que l’Egypte négocie un cessez-le-feu de six mois en juin dernier. Les dégâts causés par ces roquettes primitives sont immenses, poussant l’opinion à exiger une protection par son gouvernement. Vu ces circonstances, Israël avait le droit d’agir en légitime défense mais sa réponse aux coups d’épingle des roquettes est totalement disproportionnée. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Durant les trois années qui ont suivi le retrait de Gaza (2005-2008), 11 Israéliens ont été tués par des tirs de roquettes. De l’autre côté, dans la seule année 2005, les FDI ont tué 1 290 Palestiniens rien qu’à Gaza, dont 222 mineurs.

Quels que soient les chiffres, les meurtres de civils sont une faute. Cette règle s’applique tant à Israël qu’au Hamas, mais le bilan final d’Israël est d’une brutalité effrénée et implacable contre les habitants de Gaza. Israël a également maintenu le blocus de Gaza après la mise en vigueur du cessez-le-feu ce qui, selon les dirigeants du Hamas, constituait une violation de l’accord. Pendant le cessez-le-feu, Israël a empêché tout produit destiné à l’exportation de quitter la bande de Gaza en violation manifeste de l’accord de 2005, entraînant ainsi une forte régression des possibilités d’emplois. Officiellement, 49,1% de la population sont sans emploi. Dans le même temps, Israël a imposé des réductions drastiques du nombre de camions transportant pour Gaza des produits alimentaires, du carburant, des bouteilles de gaz pour la cuisine, des pièces de rechange pour les installations pour l’eau et l’assainissement, des équipements médicaux. Il est difficile de comprendre comment la faim et le froid contre les civils de Gaza auraient pu protéger les Israéliens sur la frontière avec Gaza. Même si cela avait été le cas, cela resterait immoral, un cas de punition collective strictement interdit par le droit humanitaire international.


La brutalité des soldats israéliens va totalement de pair avec les mensonges de leurs porte-parole.


Huit mois avant le déclanchement de la guerre actuelle sur Gaza, Israël a créé une Direction nationale de l’information. Le fond des messages de cette direction à l’intention des médias est que c’est le Hamas qui a violé les accords de cessez-le-feu ; que l’objectif d’Israël est de défendre sa population ; et que les forces israéliennes veilleront avec le plus grand soin à ne pas toucher des civils innocents. Les conseillers en communication et marketing politique d’Israël ont remarquablement réussi à faire passer ces messages. Mais, en substance, leur propagande n’est qu’un tissu de mensonges.

Un fossé énorme sépare la réalité des actions d’Israël de la rhétorique de ses porte-parole. Ce n’est pas le Hamas mais les FDI qui ont violé le cessez-le-feu. Elles l’ont violé par un raid à l’intérieur de Gaza le 4 novembre où six hommes du Hamas ont été tués. L’objectif d’Israël n’est pas seulement de défendre sa population mais de renverser si possible le gouvernement Hamas à Gaza en retournant la population contre ses dirigeants. Et loin d’épargner les civils, Israël est coupable de bombardements aveugles et d’un blocus de trois années qui a conduit les habitants de Gaza, actuellement au nombre d’un million et demi, au bord de la catastrophe humanitaire.

L’injonction biblique, œil pour œil, est assez cruelle. Mais l’offensive insensée d’Israël contre Gaza paraît suivre la logique d’un œil pour un cil. Après 8 jours de bombardements, avec plus de 400 Palestiniens et 4 Israéliens tués (au 7 janvier), le cabinet de va t-en guerre a ordonné une invasion terrestre de Gaza dont les conséquences sont incalculables.

A aucun niveau, une escalade militaire ne peut permettre à Israël d’acquérir l’immunité contre les attaques de roquettes de la branche armée du Hamas. Malgré les morts et les destructions qu’Israël lui inflige, le Hamas maintient sa résistance et continue de tirer ses roquettes. C’est un mouvement qui exalte la victimisation et le martyre. Tout simplement, il n’y a pas de solution militaire au conflit entre les deux communautés. Le problème avec le concept de sécurité d’Israël est qu’il va jusqu’à refuser la plus élémentaire sécurité à l’autre communauté. La seule façon pour Israël d’arriver à la sécurité ne consiste pas à tirer sur le Hamas mais à parler avec lui, avec le Hamas qui s’est déclaré à maintes reprises prêt à négocier un cessez-le-feu de longue durée avec l’Etat juif à l’intérieur des frontières d’avant 1967, de 20, 30, ou même 50 ans. Israël a rejeté cette offre pour la même raison qu’il a rejeté le plan de paix de la Ligue arabe en 2002, et qui est toujours sur la table : parce qu’il implique des concessions et des compromis.


Avec ce bref examen du bilan d’Israël sur ces quatre dernières décennies, on ne peut guère résister à cette conclusion qu’il est devenu un Etat voyou "avec un tas de dirigeants complètement dénués de scrupules".


Un Etat voyou qui viole régulièrement le droit international, qui possède des armes de destruction massive et pratique le terrorisme - ce recours à la violence contre les civils à des fins politiques. Israël répond à l’ensemble de ces trois critères ; Israël est morveux, alors il faut qu’il assume. Le véritable objectif d’Israël n’est pas la coexistence pacifique avec ses voisins palestiniens, mais la domination militaire. Aux erreurs du passé s’en ajoutent des nouvelles encore plus désastreuses. Les politiciens, comme tout le monde, sont bien entendu libres de répéter les mensonges et les erreurs du passé. Mais ils n’y sont pas obligés.


Avi Shlaim est professeur en relations internationales à l’Université d’Oxford et il a écrit The Iron Wall : Israel and the Arab World sous le titre “Le mur de fer” (Buchet Castel - 2008) et Lion of Jordan : King Hussein’s Life in War and Peace.7 janvier 2009 - The Gardian - traduction : JPP

Publié dans Gaza News Info

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